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"Il y a des soldats qui ont laissé leurs deux jambes en Afrique ou en Indochine... Quand même, ça leur fait un drôle de voyage, chaque fois qu'ils veulent se laver les pieds" Général de Brigade BIGEARD A l'aube de chaque mois pair règne dans la caserne une nouvelle effervescence : des civils envahissent les quartiers. Ils surgissent, arlequins aux couleurs chatoyantes, au milieu d'un ballet aux costumes vert armée. C'est l'incorporation, durant laquelle il est d'usage de demander à chaque jeune recrue une somme de renseignements (dont la profession), consignés sur d'innombrables registres. Lorsqu'on sait que tous les arrivants sont envahis par une sourde angoisse, tracassés qu'ils sont par leur avenir immédiat, on comprendra leurs hésitations, leurs balbutiements et même leurs lapsus. Cela nous vaudra souvent de fantastiques éclats de rire. Voilà donc, réunis dans une intention humoristique (faisons de l'humour, pas la guerre), un petit aperçu DES CORPORATIONS A L'INCORPORATION Le premier qui se présenta était fleuriste. Les nerfs à fleur de pot, il perdait complètement les pétales. Vint ensuite un plombier, né sous le signe du sanitaire, content de son métier qui lui offre de gros débouchés. Puis arriva un boucher - un bavard- qui nous tailla une bavette. C'était un fataliste : devant la baisse du pouvoir d'achat, il se contente de hausser les épaules. Déjà, il avait fait la connaissance d'un charcutier - un esthète dévot- travaillant dans les règles de lard (nous apprîmes par la suite que c'était un charcutier malhonnête, car il vivait de lard sain). Nous fîmes la connaissance d'un jeune gars qui s'était engagé parce qu'il avait un chagrin d'amour. C'est idiot : il n'y a pas de quoi être à l'armée pour si peu. Un avocat stagiaire nous raconta qu'il venait de plaider au procès d'un quidam qui, ne voulant pas que ses enfants prennent un mauvais pli, les battait avec un fer à repasser. Le procès avait été très dur car, l'affaire ayant eu lieu dans une région viticole, les témoins refusaient de prêter sarment. (A ce propos, notons qu'on devrait, à la manière de Saint-Louis, continuer à rendre la justice sous un chêne : de la sorte, les arrêts ne seraient jamais sans glands). Cet avocat fit la rencontre d'un charpentier accusé de pratiquer la traite des planches. Indigné, il lui conseilla de déposer une plinthe au parquet. Un ex-étudiant en droit nous tint des propos obscurs : devenant notaire, il avait cessé d'être clerc. Un élève-commissaire nous demanda si la nourriture était correcte et si l'on mangeait parfois du poulet aux amendes. Volubile, il entreprit de déclamer : Lorsque descend le crépuscule Ne réglez jamais la pendule Sur la ronde des policiers : Ils sont bien trop irréguliers. Moralité : L'agent ne fait pas la bonne heure. Le type qui le suivait -un ivrogne- (mais c'est normal, à l'armée, d'être complètement blindé !) décida que la plus belle fable, c'est le loup et la gnôle. Puis, ce fut un ouvrier en bâtiment qui parlait à béton rompu. Se présenta ensuite un employé des Ponts et Chaussées qui avait du mal à se recycler, parce que cantonnier on y reste. Un brasseur nous parla de son métier : consciencieux, il roulait les tonneaux de bière avant de les servir, parce que bière qui roule n'amasse pas mousse. Lors de l'incorporation, certains des nouveaux éprouvent parfois le besoin de s'épancher. Les soldats qui les accueillent écoutent toujours avec attention leurs petits secrets (on pourra donc dire que les incorporés s'épanchent du bon côté). Ainsi, un dragueur dont la devise était "Roucouler pour mieux sauter" estimait qu'il faut bien faire et les séduire. Un gigolo recherchait une femme manchote pour vivre à ses crochets. Un sapeur-pompier était tout feu tout flamme parce qu'il avait rencontré une blonde incendiaire qui voulait fonder un foyer. Un type effacé, travaillant dans une fabrique de gomme, était accompagné d'un gars un peu givré travaillant lui dans une usine de réfrigérateurs. Il y avait aussi un jeune technicien, aimant réparer les enceintes acoustiques, qui ne savait pas s'il serait ingénieur du son ou gynécologue. Le clou, ce fut quand un pédéraste nous dit qu'il habitait Montfaucon. Il y eut encore le cas de ce jeune garçon qui avait devancé l'appel. C'était un pécheur fanatique, habitant Brême, rue Jean Goujon, dans le quartier des étangs. Il souhaitait faire de nombreux combats et ainsi monter en ligne. Il avait la pêche ! Déjà bien conditionné, il avait pour devise "Bien ferrer...laisser dire!" Au total, on voyait en lui un garçon plein d'avenir : petit poisson deviendra grand. Il nous faut maintenant parler de ces gens inquiets, se demandant avec anxiété quel serait leur futur emploi. Nous nous sommes entretenus avec un futur garde-mobile qui recherchait un endroit stable, avec un footballeur désirant travailler à mi-temps, avec un cordonnier souhaitant trouver un travail à la petite semelle. Un électricien, très au courant, cherchait une place pas prise dans le secteur. Il y eut aussi un dactylo qui nous affirma que dans ce métier, mieux on frappe et plus on encaisse (nous faisions un drôle de nez, tellement nous étions épatés). Nous eûmes la surprise d'entendre quelqu'un souhaitant être muté aux appuis : c'était un garçon de café habitué à servir des canons. Enfin, et nous achèverons cet inventaire avec lui, il y eut ce séminariste désirant devenir sous-officier : décidément, il avait une furieuse envie de se consacrer aux ordres ! Doc Hubert Isophis
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